22:49:26
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George
Marlwin titubait sur le trottoir désert, se raccrochant parfois aux murs et aux
lampadaires pour ne pas s’effondrer et prendre le temps de se repérer. Le mot
qu’il avait entendu presque toute la soirée lui tournait dans l’esprit comme
une mélodie sans fin. Virer. Il venait d’être virer, et afin d’oublier ce
malheureux évènement, il avait bu.
Trop.
Il buvait toujours beaucoup. Sa femme le lui reprochait d’ailleurs souvent mais
qu’importe. Il fallait qu’il oublie, qu’il se noie. Et ce soir là, il avait
largement dépassé ses limites.
Il n’était pas le premier à sombrer, et sûrement par le dernier. On parlait
souvent de ces hommes aux chômages, leurs histoires étaient toutes identiques
et se résumaient en trois mots : chômage-divorce-suicide. À présent,
George était entré dans cette spirale, il le savait et le divorce semblait
peser lourdement au-dessus de sa tête telle l’épée de Damoclès. Il était
conscient de sa présence et redoutait le moment où cette dernière s’abattrait,
brisant un peu plus sa vie.
Il avait décidément tout foiré…
Plus jeune, il rêvait de devenir écrivain. Il semblait bien partit, il avait un
talent certain. « Arrête de rêver George ». Il avait obéit.
À seize ans, il aspirait à devenir scientifique. Un célèbre scientifique, qui
ferait bouger le monde et qui, grâce à son intelligence, sauverait des vies en
créant de nouveaux vaccins. Il était fort en mathématique, il aimait la science
et aurait put aisément réussir son parcours. « Arrête de rêver George ».
Il avait obéit.
À 21 ans, il achevait ses études et devenait ouvrier à temps plein dans une
usine de textile, travailleur parmi 50 autres promis aux même destins. Il ne
rêvait plus, il n’en avait plus le temps, plus l’envie.
Trier des chaussettes noires et des chaussettes blanches n’étaient pas une
tâche compliquée, alors pourquoi était-il viré !? Pourquoi lui ?
Il soupira et s’envoya une nouvelle rasade de bière. Imbibé d’alcool, il
n’avait plus les yeux en face des trous et la tête lui tournait. Il allait
devoir appelé sa femme, lui mentir, accepter ses insultes bien senties, puis
elle se calmerait, et une fois chez lui la dispute reprendrait. Le lendemain
elle serait partie, le laissant seul avec sa haine, ses problèmes et son
malheur. Oui, il voyait la suite se dérouler devant ses yeux comme une
pellicule de film et à chaque minute, il se détestait un peu plus. Lui, mais
aussi la société et tous ces gens qui avaient réussi. Eux, au moins, avaient
fait preuve d’audace. Ils avaient fait grandir leurs rêves, y avaient cru.
Alors que lui s’acharnait à les oublier… « Arrête de rêver George »…il
avait obéit.
Une ombre devant lui le fit soudain cligner des yeux. Il tenta de la chasser
d’un geste vague de la main mais en vain.
Tu n’es qu’un idiot George ! Cria une voix. Tu croyais vraiment
que tu pourrais réussir ? Sans rêve ? Sans but à poursuivre ?
« - Ta gueule. » Grommela-t-il.
Il s’apprêtait à reprendre une gorgée de bière lorsque la voix retentit à
nouveau.
Tu penses que ce n’est pas de ta faute si tu as échoué ? C’est de la faute
des autres, hein ? Et bien non ! Tu as tout raté en abandonnant tes rêves…
« - Tais-toi bon sang ! »
Il se boucha les oreilles. Mais c’était dans son esprit que retentissait la
voix, quoiqu’il fasse, il l’entendait toujours :
Tu es tombé dans la routine, tu es devenu quelqu’un d’inintéressant, de
pathétique. Tu t'es contenté de flotter alors que tu aurais pu nager. Tu avais
tout pour réussir et tu as préféré te tourner vers le chemin le plus insipide,
impersonnel. Tu avais des rêves que tu aurais pu réaliser, pourquoi les as-tu abandonnés
?! Tu avais le choix, George !…tu aurais pu être un autre…
La voix l’énervait, lui faisant un peu plus monté l’alcool à la tête. Il
divaguait, cette fois c’était sûr, il était devenu complètement saoul.
***
D’accord, il aurait pu être quelqu’un d’autre, il aurait pu réussir, mais cela
il le savait déjà ! Il le savait déjà et il l’avait toujours su !
« - Laisser moi !! » Hurla-t-il tandis que la voix reprenait son discours.
Il lança son poing, espérant frapper quelque chose, faire taire l’individu qui
l’embêtait tant. Mais il ne cogna que du vide. Car dans la rue il n’y avait
personne. Personne, sauf lui. « Je suis fou ! » Pensa-t-il avec
horreur. Livide, il tenta d’accélérer l’allure. Il voulut traverser la rue en
courant, mais l’alcool lui embrumait l’esprit, il ne parvint qu’à faire quelque
pas avant de s’effondrer sur les dalles froides du trottoir.
Fou !!! Il était fou ! Partout il voyait des gens aux visages contrariés,
partout autour de lui : son patron, ses amis, sa famille, sa femme. Tous
étaient là à lui tourner autour, à lui faire des reproches sur sa vie, sur la
façon dont il avait vécu sa pitoyable existence. On lui avait dit d’arrêter de
rêver, il n’avait fait qu’obéir !! Pourquoi lui ?! Pourquoi avait il abandonner
ses rêves ?! Pourquoi leurs avait-il tourné le dos, alors qu'ils auraient pu le
mener si haut ?!
Implorant, gémissant, il se traîna par terre et se releva. Rentrer chez lui, il
devait rentrer chez lui et se coucher, il avait trop bu, beaucoup trop…
Catherine se réveilla en sursaut. Devant elle, la télé était encore allumée
éclairant faiblement la pièce. Elle s’était endormie, la télécommande en main
en oubliant de l’éteindre. Ce n’était pourtant pas la télévision qui l’avait
réveillé. Quelqu’un avait sonné à la porte de son appartement.
Marmonnant, ronchonnant, elle regarda l’heure et réalisa qu’il était plus de
minuit passé. Celui qui était devant la porte ne pouvait être que son mari.
Elle se leva en sentant la colère remonter en elle. Elle se serait arraché les
cheveux de la tête lorsque ce dernier l’avait appelé, une heure plus tôt. À présent
la femme se sentait prête à exploser.
Elle enfila une robe de chambre et s’approcha de la porte d’entrée. Un à un,
Mme Marlwin retira les verrous et, ouvrant la porte en grand, se retrouva face
à son mari.
Elle frissonna et lâcha un hoquet de surprise en voyant ce dernier trempé de la
tête au pied, l’œil hagard et injecté de sang, les traits crispées, le teint
livide.
Elle ouvrit la bouche pour lui dire d’entrer mais soudain, ce dernier recula
violemment, les mains en avant comme pour se défendre.
-Ne m'en veux pas... Murmura-t-il avant de se retourner pour s’enfuir dans les
couloirs.
-George ?! Cria sa femme tandis qu'elle l’entendait redescendre quatre à quatre
les marches des escaliers, n’osant pas le suivre. Elle retourna dans
l'appartement, dépitée, une lueur de peur dans le regard, se disant que de
toute façon il reviendrait très vite…
Quelque heure plus tard, on retrouvait le corps sans vie de George Marlwin,
pendu dans la cage d’escalier de son immeuble.
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